La Perception comme acte de l'Imagination

Nietzsche - La Volonté de Puissance

« Quand nous ne comprenons pas la langue que l'on parle autour de nous, nous entendons peu et mal. De même s'il s'agit d'une musique peu familière, de la musique chinoise par exemple. Bien entendre consiste donc à deviner sans cesse et à compléter quelques impressions réellement perçues. Comprendre consiste à imaginer et à conclure avec une rapidité et une complaisance surprenantes. Deux mots suffisent pour que nous devinions une phrase (en lisant), une voyelle et deux consonnes pour que nous devinions le mot entendu, il y a même beaucoup de mots que nous n'entendons pas, que nous croyons entendre. Il est difficile de dire d'après le témoignage de nos yeux ce qui est véritablement arrivé, car nous n'avons cessé pendant ce temps d'imaginer et de déduire. Dans la conversation, il m'arrive de voir l'expression des interlocuteurs avec une précision dont mes yeux sont incapables ; c'est une fiction que j'ajoute à leurs paroles, une traduction des mots dans les mouvements du visage.


Je suppose que nous ne voyons que ce que nous connaissons ; notre oeil s'exerce sans cesse à manier des formes innombrables ; l'image, dans sa majeure partie, n'est pas une impression des sens, mais un produit de l'imagination. Les sens ne fournissent que de menus motifs que nous développons ensuite […]. Notre “monde extérieur” est un produit de l'imagination qui utilise pour ses constructions d'anciennes créations devenues des activités habituelles et apprises. Les couleurs, les sons, sont des fantaisies qui, loin de correspondre au phénomène mécanique réel, ne correspondent qu'à notre état individuel. »


Nietzsche, La Volonté de puissance, I, 110, trad. Geneviève Bianquis, Paris, Gallimard, 1995, p. 254

Analyse

L'auteur, l'œuvre:

Friedrich Nietzsche est un philosophe et poète Allemand, son travail porte sur une morale et une critique de la culture Occidentale, il accuse la religion et rejette Dieu que l’homme a inventé pour contraindre l’humanité à la résignation. Le texte « la Perception comme acte de l’imagination » est extrait de l’ouvrage La Volonté de Puissance. Essai d’inversion de toutes les valeurs, qui est un projet de livre abandonné par Nietzsche en 1888 mais qui a été publié par compilation de fragments après sa mort.

Dans La Volonté de Puissance, Nietzsche entend proposer une interprétation de la réalité dans son ensemble. Le titre original en Allemand signifie plus une volonté vers la puissance, désignant un impératif d’accroissement de puissance, une puissance qui désignerait la capacité à aller au delà de soi, une volonté « d’être plus ».

Nietzsche est un sensualiste, le sensualisme est un courant philosophique du XVIIIe siècle qui considère que les sensations sont à l’origine de toutes connaissances. Il affirme de son côté que toute connaissances, toute réflexion, tout jugement n’est qu’une sensation mémorisée, modifiée, associée ou comparée avec d’autres sensations. D’après lui nous ne pouvons rien connaître autrement que par analogie avec ce qui nous est donné, toute connaissance est une reconnaissance et le monde n’est que le monde par l’aspect que nous lui donnons. Il désigne la réalité et la connaissance comme interprétation. Où la réalité devient l’apparence et l’apparence est réalité.

Le Texte:

ENTENDRE ET COMPRENDRE

L’idée que quand on ne parvient pas à donner un sens à une information qui nous parvient de l’extérieur, notre perception fait « échec » , échoue dans sa mission, amène à redéfinir l’acte même de percevoir. Du processus de recueil de l’information sensorielle au traitement de l’information, comment la perception doit conduire à une prise de conscience? La perception, du latin perceptio, « saisir, percevoir » représente l’action de saisir par l’esprit, la connaissance. Elle désigne l’acte par lequel le sujet prend connaissance des objets qui ont fait impression sur ses sens, dans son environnement et de ses états de conscience. Nietzsche expose ici le cas de la compréhension d’une langue dans l’acte de la perception auditive qui reçoit des stimulis audio qu’il interprète « bien » ou « mal ».

DEVINER ET COMPLETER

Notre conscience est donatrice de sens, elle donne un sens à tout ce qui est reçu et ce sens s’apporte par la mise en relation avec ce qui est déjà connu. Au recueil l’information est automatiquement mise en tension avec des éléments de notre mémoire pour interagir par associations, contrastes ou similarités antérieures. Deviner, dans l’acte de perception, va donc permettre de prédire ce qui va arriver en piochant dans ce qui nous est déjà arrivé. Cette anticipation est caractéristique de nos mécanismes de vision, elle prépare l’information, c’est en quelque sorte une pré-perception qui prépare la conscience, nous place dans un état réceptif prêt à reconnaître. On parle alors de visée perceptive car l’identification précède la reconnaissance et ainsi par sa structure anticipative, le travail de l’esprit est constamment orientée vers le futur.

Autre caractéristique de nos mécanismes de vision, compléter, c’est cette volonté permanente qu’a notre cerveau de donner un sens. Le travail de perception consiste à retranscrire une image stable de la réalité, pour cela il cherche à mettre du sens partout, il doit proposer une bonne réponse et donc faire un choix par rapport à nos expériences antérieures. Stanislas Dehaene parle d’inférences inconscientes concernants ces calculs insoupçonnés et automatiques qui donnent une image de la réalité. Or, Inférer, c’est conclure, ou induire (passer d’une observation à une proposition), ainsi c’est parce que le cerveau est obligé de proposer une conclusion qu’il va constamment chercher à mettre du sens, même là où il n’y en a pas. Compléter c’est ajouter un élément à quelque chose pour que cela soit complet.

IMAGINER ET CONCLURE

Lorsque l’on devine, lorsque l’on complète on fait appel à des projections mentales, des images retrouvées dans notre esprit, images mentales recomposées pour identifier l’objet du regard. Identifier c’est trouver un rapport entre deux choses qui ont une similitude, c’est rapprocher ces deux éléments. Comprendre consiste donc à imaginer comme le dit Nietzsche et à conclure car la conscience est donatrice de sens et ainsi l’identification va entrainer la reconnaissance.

INVARIANCE PERCEPTIVE

Le bien et le mal n’existent pas dans l’acte même de percevoir, le cerveau propose l’hypothèse qui lui semble la plus vraisemblable face à nos connaissances pré-établies du monde. Deviner, compléter sont les actions qui nous permettent de trouver notre réponse juste même avec très peu ou pas d’informations. Stanislas Dehaene dans l’ouvrage Les Neurones de la Lecture appelle invariance perceptive la capacité que l’on a à reconnaître les choses dans différentes situations (un objet sous plusieurs angles, un texte aux lettres dans le désordre…). Dans la lecture c’est une capacité constamment sollicité et qui active une aire spéciale, l’aire de la forme visuelle des mots qu’il appell